Interim

Publié le par lilipoutchi

Ce n'est pas une blague, le premier avril, j'ai trouvé un boulot.
Un inventaire chez Décathlon, presque 7h de travail dans la journée, je confirme, c'est un boulot.

Devant la porte de l'entrepôt, il y avait une meute d'intérimaire morne et impressionante. Un troupeau d'une quarantaine de têtes à vue de nez.
En m'approchant, j'ai eu une envie folle de lancer : "Salut les précaires !".
J'ai préféré sourire bêtement de ma propre blague, tout en regardant mes chaussures, pour mieux m'intégrer à la masse.

A de rares exceptions près, il régnait un silence assourdissant dans notre clan. A l'opposé, les employés de Décathlon étaient à fond la forme. Bonne humeur, plaisanteries. C'est qu'ils se connaissent eux, ils se cotoient tous les jours, dans une vraie relation de collègues. Chaque jour ils se font la bise, se saluent, échangent quelques mots, se demandent mutuellement comment va la femme et si ça pousse au jardin. Et parfois l'inverse.

Nous les intérimaires, on avait à peu près autant de conversations que les passagers d'un même train, contrôleur compris, ou que les clients d'un même sexshop. Notre relation n'est après tout qu'une passade. Sans sexe ni affect.

Belle organisation chez Décathlon pour animer tout ce monde : Petit speech d'intro très pro avec un chouilla de pression pour qu'on ne soit pas payés à se toucher la nouille sans toutefois être pris de haut,  terrain quadrillé, consignes claires, douchettes électroniques pour lire les codes barres. On commence par faire un inventaire, et ensuite on fait un contrôle pour estimer le pourcentage d'erreur. Rien n'est laissé au hasard. Pas même le hasard qui n'est pas laissé à lui même. 
C'était incroyable. Dans ma tête, j'ai retrouvé cette langue ancienne que j'avais appris à parler il y a fort longtemps. La langue structurée et efficace de l'ingénieur en organisation. .

Après les instructions, chacun a été affecté à son rayon, à traquer le moindre code barre comme des barbares, et à les bipper comme des coyotes.
J'ai écoppé de la partie ballerines pour commencer. Est-ce parce que j'ai fait de la danse étant jeune ? J'ai regardé mon "responsable univers" d'un oeil inquiet. Il faudrait pas qu'une info comme celle là s'ébruite. Il n'avait pas l'air de savoir. J'ai mis ça sur le compte de la coïncidence. Plutôt sympa ce "responsable univers" d'ailleurs. Suffisement lunaire pour que ce titre lui aille comme un gant lactique. .

Une symphonie de bip nous a alors enveloppé., contrastant avec le silence glacial qui régnait quelques minutes plus tôt. Courageux, remontés, je me suis senti appartenir à cette bande métamorphosée. A cette équipe de mercenaires sans merci ni boulot stable dont le bouton "on" venait d'être enclenché.
Un nuage de sauterelles s'abattant sur des récoltes de code barre, et provoquant des ravages irréversibles.

Quel plaisir ! D'appartenir à une équipe d'abord, et de servir à quelque chose aussi.
Quelle satisfaction de se rendre compte que l'on est capable de mener à bien une tâche, aussi simple soit-elle, quand depuis six moins on ne sert qu'à prendre des portes, des claques et coups de pieds au cul. J'étais à peu près aussi joyeux et innocent qu'un chien qui vient de recevoir un sucre. Pour un peu j'aurais remué la q... Enfin j'étais content quoi.

J'ai bippé méthodiquement mes ballerines, enfin c'est pas les miennes vous comprenez ? C'est fini cette époque là... Pour bipper ces ballerines donc, j'aio optimisé mon mode de fonctionnement pour aller au plus vite, au mieux, et au plus précis. Pourquoi ? Parce que c'est le travail qui veut ça. Parce que c'est comme ça que j'ai été dressé. Parce que ça fait partie des choses que je sais faire.
Et pour pouvoir passer à des produits qui me rappellent une époque un peu plus glorieuse de ma vie : ballons de hand, chaussure de course à pied, cravaches.

J'ai mené à bien mon travail de missionaire, et suis parti, anonyme quand on n'a plus eu besoin de moi. Je m'en suis allé retrouver la solitude glacée du demandeur d'emploi. C

'était il y a trois jours et pourtant... Pourtant, dans ma tête résonne encore les bip bip enchanteurs, et je revois tous ces codes barres magiques, ces produit merveilleux, et ces gens formidables, qui m'ont permis l'espace de quelques heures de vivre mon rêve : avoir un travail.


C'est décidé, je vais postuler chez Décathlon.

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Publié dans Je

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