C'est géant ! Réunion
"Il y aura une réunion d'information pour vous expliquer le déroulement de l'inventaire." m'a dit la gentille responsable de chez Adecco.
Soit. Je me suis arrangé pour être à l'heure, c'est à l'interface entre mon éducation et mon champ de compétences. Des résidus de lettre de motivation et autre baratin professionnel s'insinuent parfois dans mon langage, et j'en suis désolé.
Je me suis présenté à l'accueil, délivrant un discours teinté d'efficacité et auréolé d'un beau sourire, en grand professionnel de l'intérim que je suis. Il m'eut été difficile de ne pas sourire face à cette ravissante hôtesse : dents parfaites, cheveux noirs mention head and shoulder, yeux verts au nombre de deux.
Elle m'a expliqué sensuellement, où était-ce seulement mon imagination, que j'allais devoir attendre un peu, et qu'on allait nous appeller. Ah, je passerais volonté l'éternité à attendre si j'étais réincarné dans la croute de cuir de son tabouret, ou dans le capuchon de son stylo.
Résistant à la tentation de lui demander la liste de tous les produits du magasin - j'apprendrais par la suite qu'il y a plus de 100 000 références, soit 3 par habitant du coin - je me suis éloigné pour rejoindre le cortège des fayots arrivés bien avant l'heure.
En attendant qu'on nous appelle, comme eux, j'ai attendu.
C'est une entrée de supermarché comme il en existe beaucoup, avec ses néons qui émettent une lumière aggressive, ses faux plafonds pleins de tuyaux, de cables et de poussières. Sa galerie commerciale avec des magasins qui vendent des fringues, des pompes, de l'électroménager et un coiffeur au bout de l'allée. Dans l'allée, parlons en de celle là, on a mis des bancs pour que les vieux puissent s'asseoir ailleurs qu'à la poste, et regarder les innombrables caisses qui émettent d'encore plus innombrables bip. Nul n'est sur qu'ils les entende, les bip. Pensez, à leur âge...
De temps en temps, un appel saturé au micro vient crever la routine.
"Didier est appellé en caisse 3. En caisse 3. Merci."
C'est marrant cette manie de répéter le fin des phrases. La fin des phrases. Merci.
Et ce merci qui ressemble plus à un stop de télégramme qu'à la reconnaissance humaine véritable d'un service rendu.
Cet endroit, au même titre qu'une usine ou une décharge publique est une des conséquences de notre mode de vie qui vise à produire, à consommer, et à jeter tout pleins de trucs -plus de 100 000 références dans ce seul magasin, sans compter la galerie.
Ce mode de vie qui est le mien, et qui est le réel motif de ma présence ici.
Il faut bien que je consomme. Merde.
Toujours pour m'occupper pendant mon attente, je me dis alors qu'il était fort probable que notre temps ici soit du temps gratuit. Pourquoi, en effet, ne pas nous expliquer le fonctionnement de l'inventaire juste avant de le faire ? Sans doute parce qu'il serait difficile de nommer un tel moment une "réunion d'informations", et de dissocier ce temps nécessaire au travail du temps de travail nécessaire.
Pourquoi, en outre, commencer une onéreuse réunion en retard ?
"Le casino finit toujours par gagner."
Réminiscence d'un vieux film fort à propos.
Et à propos, mes collègues et moi, attendîmes la, dans le chaud.
Un quart d'heure de retard plus tard, on nous fit finalement signe de nous déplacer vers une salle de réunion.
En montant les escaliers vers ladite salle de réunion, nous croisâmes des employés, des vrais, dans les escaliers. Une d'elle dit :
"Oh, mais ça ne va jamais rentrer tout ça !"
Je lui ai souri, elle n'a pas du comprendre pourquoi un des "ça" lui souriait. Ces choses auraient donc des sentiments ? Non, c'est impossible ! Elle est probablement rentrée bouleversée chez elle la pauvre. Elle a du penser qu'elle était folle.
Nous entrâmes tous dans la salle, et fûmes reçu par un gars qui a de grandes responsabilités dans la grande distribution. Il nous cueillit d'emblée avec une phrase superbe :
"Désolé pour ce retard. J'étais en réunion."
Une réunion. Chacun d'entre nous n'en a pas vu depuis des lustres, et ce mot a une sonorité un peu magique. Ca nous aurait difficilement fait plus d'effet s'il avait dit :
"Désolé pour le retard. Je finissais mon tour du monde."
ou encore :
"Désolé pour le retard. Je battais le record du marathon."
Qu'est-ce qu'on peut répondre à ça nous ? Ce monsieur a des responsabilités, des obligations, une reconnaissance sociale. Toutes ces choses que l'on convoite depuis des mois. Il fait des choses utiles à la société, rendez-vous compte !
Cette réunion d'informations est notre seule activité de la journée, et la promesse d'une trentaine d'euros de pouvoir d'achat. Pourquoi ouvrir sa gueule ?
"Le casino finit toujours par gagner."
En entrant, j'ai repéré quelques paquets de café. Du jus d'orange aussi. Certes, le casino nous fait venir à nos frais, et nous lui offrons un peu de notre temps pour qu'il daigne faire de nous des employés corrects, mais il a au moins la gentillesse de nous offrir un pot.
Ma naïveté est soumise à rude épreuve en ces temps de crise. Encore une fois, je me rendis compte que jus d'orange et café n'étaient là que pour servir ce formidable exercice de démonstration auquel se livra notre cher supérieur. Un vrai bon manager. Un qui a ça dans le sang, et jusqu'au bout de la cravate. Tout nous a été expliqué très précisément. Comme la réunion était gratuite, il en a profité pour nous faire part de ses soucis : les gens qui cassent des articles - presque 1% du CA - les médias qui assoment tout le monde avec la crise, etc. Il aurait peut être besoin d'un psy cet homme là, pour pouvoir livrer tous ces problèmes. D'un coup, il en a trouvé une cinquantaine. Une cinquantaine de psys gratuits. Il s'est lâché, et je le comprends.
Ce monsieur nous a expliqué qu'il y aurait un contrôle pour déterminer la fiabilité de l'inventaire. Comme chacun marque son nom sur ce qu'il inventorise, ce contrôle permet aussi de contrôler les personnes.
- Comprenez moi bien, qu'il a dit, on n'est pas là pour vous fliquer, a-t-il poursuivi.
Un petit silence plus tard, il a ajouté :
- Mais un peu quand même.
A la fin de cette réunion, les choses ne pouvaient être plus claires.
- Des questions ?
La question de la rémunération de notre temps de présence à cette réunion m'a brulé les lèvres. Je me suis imaginé les réponses possibles, et mes réponses à ces réponses.
- Nous vous remercions de votre présence. Vraiment. Du fond du slip. Mais cette réunion a pour but unique l'information. Vous n'avez rien produit. Vous ne serez pas payé.
- C'est de la formation. N'êtes vous pas payé lorsque vous êtes en formation ?
- Ne mélangeons pas tout s'il vous plait aurait-il répondu, avec un sourire pourri qui veut dire qu'il est gêné.
- Je ne mélange pas tout aurais-je rétorqué. Mes dents se seraient mises à grincer. Je me serais peut être emporté, l'accusant de profiter de la précarité des plus pauvres, et en gardant son calme, il aurait gagné.
J'aurais peut être fait un profil bas. Il aurait noyé le poisson en professionnel, concluant la réunion en souriant. Il aurait gagné.
J'ai fermé ma gueule. Il a gagné.
Une centaine d'intérimaires. Une heure de présence. Disons 10€ de l'heure par tête, c'est ce qu'on doit coûter aux clients des boites d'interim.
1000€ d'économies réalisées par le casino. 1000€ qui n'iront pas dans les poches des nécessiteux.
"Le casino finit toujours par gagner."
Soit. Je me suis arrangé pour être à l'heure, c'est à l'interface entre mon éducation et mon champ de compétences. Des résidus de lettre de motivation et autre baratin professionnel s'insinuent parfois dans mon langage, et j'en suis désolé.
Je me suis présenté à l'accueil, délivrant un discours teinté d'efficacité et auréolé d'un beau sourire, en grand professionnel de l'intérim que je suis. Il m'eut été difficile de ne pas sourire face à cette ravissante hôtesse : dents parfaites, cheveux noirs mention head and shoulder, yeux verts au nombre de deux.
Elle m'a expliqué sensuellement, où était-ce seulement mon imagination, que j'allais devoir attendre un peu, et qu'on allait nous appeller. Ah, je passerais volonté l'éternité à attendre si j'étais réincarné dans la croute de cuir de son tabouret, ou dans le capuchon de son stylo.
Résistant à la tentation de lui demander la liste de tous les produits du magasin - j'apprendrais par la suite qu'il y a plus de 100 000 références, soit 3 par habitant du coin - je me suis éloigné pour rejoindre le cortège des fayots arrivés bien avant l'heure.
En attendant qu'on nous appelle, comme eux, j'ai attendu.
C'est une entrée de supermarché comme il en existe beaucoup, avec ses néons qui émettent une lumière aggressive, ses faux plafonds pleins de tuyaux, de cables et de poussières. Sa galerie commerciale avec des magasins qui vendent des fringues, des pompes, de l'électroménager et un coiffeur au bout de l'allée. Dans l'allée, parlons en de celle là, on a mis des bancs pour que les vieux puissent s'asseoir ailleurs qu'à la poste, et regarder les innombrables caisses qui émettent d'encore plus innombrables bip. Nul n'est sur qu'ils les entende, les bip. Pensez, à leur âge...
De temps en temps, un appel saturé au micro vient crever la routine.
"Didier est appellé en caisse 3. En caisse 3. Merci."
C'est marrant cette manie de répéter le fin des phrases. La fin des phrases. Merci.
Et ce merci qui ressemble plus à un stop de télégramme qu'à la reconnaissance humaine véritable d'un service rendu.
Cet endroit, au même titre qu'une usine ou une décharge publique est une des conséquences de notre mode de vie qui vise à produire, à consommer, et à jeter tout pleins de trucs -plus de 100 000 références dans ce seul magasin, sans compter la galerie.
Ce mode de vie qui est le mien, et qui est le réel motif de ma présence ici.
Il faut bien que je consomme. Merde.
Toujours pour m'occupper pendant mon attente, je me dis alors qu'il était fort probable que notre temps ici soit du temps gratuit. Pourquoi, en effet, ne pas nous expliquer le fonctionnement de l'inventaire juste avant de le faire ? Sans doute parce qu'il serait difficile de nommer un tel moment une "réunion d'informations", et de dissocier ce temps nécessaire au travail du temps de travail nécessaire.
Pourquoi, en outre, commencer une onéreuse réunion en retard ?
"Le casino finit toujours par gagner."
Réminiscence d'un vieux film fort à propos.
Et à propos, mes collègues et moi, attendîmes la, dans le chaud.
Un quart d'heure de retard plus tard, on nous fit finalement signe de nous déplacer vers une salle de réunion.
En montant les escaliers vers ladite salle de réunion, nous croisâmes des employés, des vrais, dans les escaliers. Une d'elle dit :
"Oh, mais ça ne va jamais rentrer tout ça !"
Je lui ai souri, elle n'a pas du comprendre pourquoi un des "ça" lui souriait. Ces choses auraient donc des sentiments ? Non, c'est impossible ! Elle est probablement rentrée bouleversée chez elle la pauvre. Elle a du penser qu'elle était folle.
Nous entrâmes tous dans la salle, et fûmes reçu par un gars qui a de grandes responsabilités dans la grande distribution. Il nous cueillit d'emblée avec une phrase superbe :
"Désolé pour ce retard. J'étais en réunion."
Une réunion. Chacun d'entre nous n'en a pas vu depuis des lustres, et ce mot a une sonorité un peu magique. Ca nous aurait difficilement fait plus d'effet s'il avait dit :
"Désolé pour le retard. Je finissais mon tour du monde."
ou encore :
"Désolé pour le retard. Je battais le record du marathon."
Qu'est-ce qu'on peut répondre à ça nous ? Ce monsieur a des responsabilités, des obligations, une reconnaissance sociale. Toutes ces choses que l'on convoite depuis des mois. Il fait des choses utiles à la société, rendez-vous compte !
Cette réunion d'informations est notre seule activité de la journée, et la promesse d'une trentaine d'euros de pouvoir d'achat. Pourquoi ouvrir sa gueule ?
"Le casino finit toujours par gagner."
En entrant, j'ai repéré quelques paquets de café. Du jus d'orange aussi. Certes, le casino nous fait venir à nos frais, et nous lui offrons un peu de notre temps pour qu'il daigne faire de nous des employés corrects, mais il a au moins la gentillesse de nous offrir un pot.
Ma naïveté est soumise à rude épreuve en ces temps de crise. Encore une fois, je me rendis compte que jus d'orange et café n'étaient là que pour servir ce formidable exercice de démonstration auquel se livra notre cher supérieur. Un vrai bon manager. Un qui a ça dans le sang, et jusqu'au bout de la cravate. Tout nous a été expliqué très précisément. Comme la réunion était gratuite, il en a profité pour nous faire part de ses soucis : les gens qui cassent des articles - presque 1% du CA - les médias qui assoment tout le monde avec la crise, etc. Il aurait peut être besoin d'un psy cet homme là, pour pouvoir livrer tous ces problèmes. D'un coup, il en a trouvé une cinquantaine. Une cinquantaine de psys gratuits. Il s'est lâché, et je le comprends.
Ce monsieur nous a expliqué qu'il y aurait un contrôle pour déterminer la fiabilité de l'inventaire. Comme chacun marque son nom sur ce qu'il inventorise, ce contrôle permet aussi de contrôler les personnes.
- Comprenez moi bien, qu'il a dit, on n'est pas là pour vous fliquer, a-t-il poursuivi.
Un petit silence plus tard, il a ajouté :
- Mais un peu quand même.
A la fin de cette réunion, les choses ne pouvaient être plus claires.
- Des questions ?
La question de la rémunération de notre temps de présence à cette réunion m'a brulé les lèvres. Je me suis imaginé les réponses possibles, et mes réponses à ces réponses.
- Nous vous remercions de votre présence. Vraiment. Du fond du slip. Mais cette réunion a pour but unique l'information. Vous n'avez rien produit. Vous ne serez pas payé.
- C'est de la formation. N'êtes vous pas payé lorsque vous êtes en formation ?
- Ne mélangeons pas tout s'il vous plait aurait-il répondu, avec un sourire pourri qui veut dire qu'il est gêné.
- Je ne mélange pas tout aurais-je rétorqué. Mes dents se seraient mises à grincer. Je me serais peut être emporté, l'accusant de profiter de la précarité des plus pauvres, et en gardant son calme, il aurait gagné.
J'aurais peut être fait un profil bas. Il aurait noyé le poisson en professionnel, concluant la réunion en souriant. Il aurait gagné.
J'ai fermé ma gueule. Il a gagné.
Une centaine d'intérimaires. Une heure de présence. Disons 10€ de l'heure par tête, c'est ce qu'on doit coûter aux clients des boites d'interim.
1000€ d'économies réalisées par le casino. 1000€ qui n'iront pas dans les poches des nécessiteux.
"Le casino finit toujours par gagner."
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