C'est géant ! Inventaire n°1
J'aurais bien commencé cet article en écrivant ceci :
"Ca faisait longtemps que ma tête en l'air n'avait pas frappé !"
Mais je me dis que ça casserait un peu la surprise qui devrait te sauter dessus, ô lecteur. Alors je vais commencer l'article de la manière la plus banale du monde.
J'étais donc convié à un inventaire chez Géant.
Avant, j'ai fait une course.
Une bonne vieille course à pied qui fait suer, haleter, puiser dans les réserves, et, Dieu merci, plaisir. Après 14 km de ce régime, j'étais d'humeur à prendre mon temps, et à savourer de petits instants tels qu'une bonne douche, un plateau télé, un coupage d'ongles.
Dans cet état d'esprit rendant un profond hommage à la paresse, j'ai inconsciemment décalé l'heure de l'inventaire d'une heure. Histoire de me laisser un peu le temps. Mon inconscient est très compréhensif.
J'étais au milieu de mon plat de nouilles molles et de croustillantes informations régionales quand je me suis rendu compte de cette auto-supercherie. En personne responsable, qui plus est dans le besoin, j'ai appellé mon employeur du jour pour lui signaler mon erreur. J'ai hésité à inventer une petite histoire vite fait pour avoir l'air moins con, mais j'ai décidé qu'il était tant d'assumer ma rêverie.
J'ai donc avoué m'être "trompé d'heure". Allez trouver quelque chose à redire à celà !
Elle m'a dit de ramener mon cul quand même, et je me suis exécuté sur la place publique.
J'ai traversé seul l'entrée du supermarché dans un souffle glorieux. Je me suis senti l'âme rebelle d'oser ainsi exploiter le patronnat. J'étais le Che Guevara des intérimaires. Celui qui a osé résister.
Parce qu'il s'est planté.
Ils ont surement eu envie de me déballer le tapis rouge. Rouge comme l'étoile sur le beret non basque du Ché. Malheureusement il devient très compliqué de bouger des objets quand on réalise un inventaire... Eh oui ! On risquerait de tout fausser ! Et puis les autres auraient pu être jaloux. Eux qui sont bêtement arrivés à l'heure, et qui ont du poireauter une bonne demi heure avant que l'élite du magasin se décide à les mettre au boulot. Et accessoirement à les payer.
Pas de tapis rouge donc, en revanche on m'a dit bonjour, et c'est loin d'être anecdotique.
L'avantage d'un énorme supermarché comme mon hôte de la journée, c'est qu'il y a tout un tas de produits différents. Mon dernier inventaire à la halle aux vêtements s'était résumé à des chaussettes de sport et des culottes pour gamines. Dans ces derniers produits, j'avais vu une version moderne des tentations de Saint Antoine. Une épreuve supplémentaire que m'envoyait le tout puissant sous forme de sous vêtements en coton couverts de petits animaux qui s'en iraient au bout de trois lavages.
En intérimaire équilibré, j'avais déployé toute ma concentration pour travailler développer une organisation digne de ce nom, efficace au possible. Sortie des culottes du grand bac et plaçage dans une grande boîte code barre vers la haut - scannage des codes barres - sortie d'une nouvelle série de culottes - etc.
Grâce à la vertu du travail répétitf, j'ai ainsi pu me détourner de pensées éminement malsaines. Monsieur Chaplin, ce clown aux origines douteuses qui s'est payé la tête du travail à la chaîne n'avait sans doute aucune idée de cette vertu. Sous ces airs de gars rigolo se cachait peut être un sacré vicelard, un sale type qui va voler les sous vêtements féminins de petite taille sur des fils à linge pour les répandre dans son lit et sentir leur odeur quand il secoue la couette.
Sachez bien celà : le travail à la chaîne, c'est aussi la santé mentale.
Après les tentations, mon casino préféré m'a offert la possibilité de vivre un autre épisode biblique. Celui où Jeez, en bon maître de cérémonie, dit à tout le monde de boire un coup à sa santé, car ceci est son sang.
Aujourd'hui, Jésus se la joue un peu moins à la bonne franquette. Elle est loin l'époque où il distribuait des pains le pinpin. Maintenant il a enfilé sa tenue de business man, et son sang est vendu au même titre que du vulgaire papier cul. Si même lui nous abandonne, je me demande ce que nous allons devenir.
Après la vinasse, la bière. Et après la bière, le rhum.
Ah le rhum. Des destinations exotiques, des saveurs inoubliables. Toutes ces belles bouteilles qui me passent entre les mains, que je caresse. Ce beau liquide blanc qui se marie à merveille avec une cuillère de sucre de canne et une rondelle de citron vert.
Chacune d'entre elles coute entre deux et trois heures de travail.
Quel dommage que ça ne soit pas possible entre nous.
Pour m'éloigner de cette nouvelle tentation qui me rapproche de la Martinique, on me demande d'aller compter les croquettes pour chiens. La bas au moins, je ne risque pas de m'envoler vers de lointains horizons. L'odeur de la bouffe pour chien me rappelle vite à la réalité.
Ce rayon est instructif. Comme pour les humains, la nourriture pour animaux est divisée en des catégories bien distinctes. Il y a des produits de luxe avec de beaux packaging brillants. Des produits intermédiaires avec des packagings quelconques. Et du bas de gamme, avec le même packaging que tous les produits de merde du magasin.
Ah ce que j'aimerais demander leur avis à nos amis les canidés sur ces produits. Est-ce qu'il y a la même différence entre des super croquettes et des croquettes bas de gamme qu'entre des pringles et des frites apéros bien jaunes et bien grasses ? S'ils avaient le choix, préféreraient-ils investir un peu plus dans leur alimentation pour se nourrir chiene... enfin sainement ? Ont-ils envie de dire à leurs maîtres d'arrêter de leur payer des nonos à la con et de profiter de cette économie substantielle pour cesser de radiner sur la bouffe, parce qu'on est quand même dans le pays de la gastronomie, merde ?
Je m'interroge, et encore une fois mes questions ne trouveront pas de réponse.
On vient me trouver pour me dire que dès que j'aurai fini de compter les croquettes, enfin les sacs de croquettes, on n'est pas des bêtes non plus, je pourrai partir.
Ca sonne plus comme un "Je devrai partir". J'en ai la confirmation quelques minutes plus tard, quand un employé avec qui j'ai fait du rugby dans mon jeune temps me dit :
"Monsieur, il faut que vous alliez dépointer."
Traduction : "Intérimaire, nous souhaitons cesser de te payer."
Ah il est loin le temps où on rigolait ensemble dans un bus qui sentait le vomi passé les 30 premiers kilomètres de trajet. Aujourd'hui je suis à ses yeux une ressource maléable qui a la fâcheuse manie de couter cher. Mon coût l'incite peut être à ne pas me voir, et à me précipiter vers la sortie.
Comme tout intérimaire qui se respècte, je jouerai bien un peu au chat et à la souris, à me cacher dans les rayons, à m'inventer des activités pour qu'on me paye quelques minutes de travail supplémentaires. Grapiller quelques centimes d'euros. Au moins de quoi payer le parking quand je vais au pôle emploi.
Pourtant à chaque jour suffit sa peine. J'ai hâte de me débarasser de cette odeur de croquette et de pouvoir délasser un peu mes jambes. Je suis arrivé en retard, je peux bien repartir à l'heure non ?
"Ca faisait longtemps que ma tête en l'air n'avait pas frappé !"
Mais je me dis que ça casserait un peu la surprise qui devrait te sauter dessus, ô lecteur. Alors je vais commencer l'article de la manière la plus banale du monde.
J'étais donc convié à un inventaire chez Géant.
Avant, j'ai fait une course.
Une bonne vieille course à pied qui fait suer, haleter, puiser dans les réserves, et, Dieu merci, plaisir. Après 14 km de ce régime, j'étais d'humeur à prendre mon temps, et à savourer de petits instants tels qu'une bonne douche, un plateau télé, un coupage d'ongles.
Dans cet état d'esprit rendant un profond hommage à la paresse, j'ai inconsciemment décalé l'heure de l'inventaire d'une heure. Histoire de me laisser un peu le temps. Mon inconscient est très compréhensif.
J'étais au milieu de mon plat de nouilles molles et de croustillantes informations régionales quand je me suis rendu compte de cette auto-supercherie. En personne responsable, qui plus est dans le besoin, j'ai appellé mon employeur du jour pour lui signaler mon erreur. J'ai hésité à inventer une petite histoire vite fait pour avoir l'air moins con, mais j'ai décidé qu'il était tant d'assumer ma rêverie.
J'ai donc avoué m'être "trompé d'heure". Allez trouver quelque chose à redire à celà !
Elle m'a dit de ramener mon cul quand même, et je me suis exécuté sur la place publique.
J'ai traversé seul l'entrée du supermarché dans un souffle glorieux. Je me suis senti l'âme rebelle d'oser ainsi exploiter le patronnat. J'étais le Che Guevara des intérimaires. Celui qui a osé résister.
Parce qu'il s'est planté.
Ils ont surement eu envie de me déballer le tapis rouge. Rouge comme l'étoile sur le beret non basque du Ché. Malheureusement il devient très compliqué de bouger des objets quand on réalise un inventaire... Eh oui ! On risquerait de tout fausser ! Et puis les autres auraient pu être jaloux. Eux qui sont bêtement arrivés à l'heure, et qui ont du poireauter une bonne demi heure avant que l'élite du magasin se décide à les mettre au boulot. Et accessoirement à les payer.
Pas de tapis rouge donc, en revanche on m'a dit bonjour, et c'est loin d'être anecdotique.
L'avantage d'un énorme supermarché comme mon hôte de la journée, c'est qu'il y a tout un tas de produits différents. Mon dernier inventaire à la halle aux vêtements s'était résumé à des chaussettes de sport et des culottes pour gamines. Dans ces derniers produits, j'avais vu une version moderne des tentations de Saint Antoine. Une épreuve supplémentaire que m'envoyait le tout puissant sous forme de sous vêtements en coton couverts de petits animaux qui s'en iraient au bout de trois lavages.
En intérimaire équilibré, j'avais déployé toute ma concentration pour travailler développer une organisation digne de ce nom, efficace au possible. Sortie des culottes du grand bac et plaçage dans une grande boîte code barre vers la haut - scannage des codes barres - sortie d'une nouvelle série de culottes - etc.
Grâce à la vertu du travail répétitf, j'ai ainsi pu me détourner de pensées éminement malsaines. Monsieur Chaplin, ce clown aux origines douteuses qui s'est payé la tête du travail à la chaîne n'avait sans doute aucune idée de cette vertu. Sous ces airs de gars rigolo se cachait peut être un sacré vicelard, un sale type qui va voler les sous vêtements féminins de petite taille sur des fils à linge pour les répandre dans son lit et sentir leur odeur quand il secoue la couette.
Sachez bien celà : le travail à la chaîne, c'est aussi la santé mentale.
Après les tentations, mon casino préféré m'a offert la possibilité de vivre un autre épisode biblique. Celui où Jeez, en bon maître de cérémonie, dit à tout le monde de boire un coup à sa santé, car ceci est son sang.
Aujourd'hui, Jésus se la joue un peu moins à la bonne franquette. Elle est loin l'époque où il distribuait des pains le pinpin. Maintenant il a enfilé sa tenue de business man, et son sang est vendu au même titre que du vulgaire papier cul. Si même lui nous abandonne, je me demande ce que nous allons devenir.
Après la vinasse, la bière. Et après la bière, le rhum.
Ah le rhum. Des destinations exotiques, des saveurs inoubliables. Toutes ces belles bouteilles qui me passent entre les mains, que je caresse. Ce beau liquide blanc qui se marie à merveille avec une cuillère de sucre de canne et une rondelle de citron vert.
Chacune d'entre elles coute entre deux et trois heures de travail.
Quel dommage que ça ne soit pas possible entre nous.
Pour m'éloigner de cette nouvelle tentation qui me rapproche de la Martinique, on me demande d'aller compter les croquettes pour chiens. La bas au moins, je ne risque pas de m'envoler vers de lointains horizons. L'odeur de la bouffe pour chien me rappelle vite à la réalité.
Ce rayon est instructif. Comme pour les humains, la nourriture pour animaux est divisée en des catégories bien distinctes. Il y a des produits de luxe avec de beaux packaging brillants. Des produits intermédiaires avec des packagings quelconques. Et du bas de gamme, avec le même packaging que tous les produits de merde du magasin.
Ah ce que j'aimerais demander leur avis à nos amis les canidés sur ces produits. Est-ce qu'il y a la même différence entre des super croquettes et des croquettes bas de gamme qu'entre des pringles et des frites apéros bien jaunes et bien grasses ? S'ils avaient le choix, préféreraient-ils investir un peu plus dans leur alimentation pour se nourrir chiene... enfin sainement ? Ont-ils envie de dire à leurs maîtres d'arrêter de leur payer des nonos à la con et de profiter de cette économie substantielle pour cesser de radiner sur la bouffe, parce qu'on est quand même dans le pays de la gastronomie, merde ?
Je m'interroge, et encore une fois mes questions ne trouveront pas de réponse.
On vient me trouver pour me dire que dès que j'aurai fini de compter les croquettes, enfin les sacs de croquettes, on n'est pas des bêtes non plus, je pourrai partir.
Ca sonne plus comme un "Je devrai partir". J'en ai la confirmation quelques minutes plus tard, quand un employé avec qui j'ai fait du rugby dans mon jeune temps me dit :
"Monsieur, il faut que vous alliez dépointer."
Traduction : "Intérimaire, nous souhaitons cesser de te payer."
Ah il est loin le temps où on rigolait ensemble dans un bus qui sentait le vomi passé les 30 premiers kilomètres de trajet. Aujourd'hui je suis à ses yeux une ressource maléable qui a la fâcheuse manie de couter cher. Mon coût l'incite peut être à ne pas me voir, et à me précipiter vers la sortie.
Comme tout intérimaire qui se respècte, je jouerai bien un peu au chat et à la souris, à me cacher dans les rayons, à m'inventer des activités pour qu'on me paye quelques minutes de travail supplémentaires. Grapiller quelques centimes d'euros. Au moins de quoi payer le parking quand je vais au pôle emploi.
Pourtant à chaque jour suffit sa peine. J'ai hâte de me débarasser de cette odeur de croquette et de pouvoir délasser un peu mes jambes. Je suis arrivé en retard, je peux bien repartir à l'heure non ?
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