C'est géant ! Inventaire n°2
Un inventaire qui commence à 4h45, c'est une nuit qui se termine à 4h du matin.
L'avenir appartient à ceux qui se lève tôt ? J'ai mis une bonne option dessus.
Le réveil passe bien. J'arrive à l'heure. Ca sent le sommeil à plein nez là dedans. Les deux principaux problèmes de bosser le matin sont l'haleine saveur dents pas brossées - café, et la crainte de déjection oculaire à l'intersection des paupières. Le principal avantage est d'être encore un peu endormi, ce qui facilite grandement la réalisation d'un travail qui en temps normal paraitrait assomant.
Encore une fois on nous fait poireauter une bonne vingtaine de minutes en arrivant. Ce matin je n'ai pas le droit au "bonjour". A la place j'ai le droit à un "bip" de la machine. C'est mieux que rien.
J'aurais mieux fait de leur refaire le coup du retard.
Une employée assez jeune, et pas assez jolie ni vilaine pour que je ne fasse ici mention de son physique - mention passable - nous reçoit. Et là, en l'espace de quelques secondes, notre carrière connaît une avancée fulgurante. On monte de quelques échellons sur une échelle sociale circulaire, et nous sommes promus :
"Super controleurs".
Rien que ça. Pour un peu, j'en aurai des frissons. Seulement je suis persuadé qu'une petite chose disgracieuse m'obstrue le coin de l'oeil, et ne suis en mesure de savourer complètement mon bonheur.
Mais qu'est-ce qu'un super controleur ?
Et bien, c'est tout simplement quelqu'un qui contrôle ! Exceptionnellement, on nous met par équipe de deux. D'habitude les employeurs aiment pas ça, parce que forcément, on a tendance à discuter, et que "nous ne sommes pas là pour discuter mais pour compter" comme je l'ai entendu durant l'inventaire n°1.
Comme super contrôleurs, nous on serait plutôt diesel. Il est à peine 5h du matin. D'habitude je me trouve dans les arrêts de jeu de la première mi-temps de ma nuit.
Malgré l'heure, malgré l'haleine pas franchement vierge, on commence à discuter. Fatalement on discute d'intérim, on est sur d'avoir ce sujet en commun.
Pour cause d'entretien, j'ai refusé la semaine dernière un poste qui m'avait semblé plutôt marrant, et qui consistait à découper des tuyaux. Lui l'a accepté, et n'a pas trouvé ce boulot particulièrement marrant. Les tuyaux à découper étaient des canalisations dont certaines reliaient les chiottes d'un pensionnat aux égouts. Très peu de place dans le sous sol où ils se trouvaient. Il y avait des "restes" dans les tuyaux.
Merci l'entretien.
Pendant la demi heure qui suit, on super contrôle, on n'arrête pas une seconde. Dans ma tête tourne en boucle la chanson "Où sont passés les tuyaux..." dont je ne connais malheureusement que cette phrase. Un "Allo allo ? Y'a du caca dans les tuyaux" s'invite à la fête de temps en temps. Je contiens mes pulsions.
Notre carrière de super contrôleurs s'achève comme un placage de Chabal : brutalement.
Mon dieu, qu'allons nous devenir ?
Le destin nous offre une reconversion : nous devenons des méga metteurs en rayon.
Le but du jeu est simple. Dans les allées, des employés ont déposés de grands cartons pleins de marchandises. A nous de les ouvrir, et d'aller ranger les produits à leur place.
Il y a un petit côté noël là dedans. Tous ces paquets à ouvrir, c'est vraiment très chouette. D'ailleurs, tous autant qu'on est, on ne s'occuppe pas des cartons déjà ouverts, ou de ceux dont on voit le contenu. On a besoin de cet élément de surprise qui nous fait retrouver un instant, les joies de l'enfance.
"... les tuyaux, les tuyaux..."
La veille, j'ai été impressioné par la taille de l'entrepôt. Aujourd'hui, c'est la quantité de produits qu'on met en rayon qui m'impressionne, et la quantité de déchets qu'on génère. Quelle saloperie cette conscience écologique. Elle viendrait vous bousiller un beau noël parce que vous pensez aux emballages que vous allez devoir jeter.
On jette des tas et des tas de cartons. Et ce n'est qu'un jour parmi tant d'autres, dans un seul supermarché d'une seule petite ville. Le manque de sommeil m'agite, et je commence à focaliser sur la monstuosité de l'espèce humaine qui génère et jette à tout va.
Je suis déménagé aux boissons, et je me demande ce qu'on dirait si une autre espèce de la planète agissait comme ça ? En chargeant de la 8.6 Bavaria, je m'imagine que ce soit les castors les rois de l'industrie et de la consommation sur notre petite planète. En rangeant des packs de 1664 blanche, je les imagine à la place des clients, avec leur queue toute plate. Ils se baladent, comme nous aujourd'hui. Et nous, on vit un peu comme eux. Pendant que je fais le facing, c'est à dire réaliser une facade présentable, chose essentielle dans notre culture, je m'imagine qu'on vive dans les bois, tranquillement, sans excès. Notre forêt se fait petit à petit envahir par les détritus. Le climat se dérègle. Quelle bande de casse couilles ces castor merde ! Ils peuvent pas un peu faire gaffe ? Qu'est-ce qu'ils ont besoin d'avoir 50 marques d'eau différente ? Pourquoi ils prennent pas la flotte de la source la plus proche ? Pourquoi ils réutilisent pas leurs bouteilles pour faire le plein ?
Un employé de Géant me regarde. On est dans le rayon de la flotte. Il me regarde comme si j'avais pas bien compris ce qu'il venait de dire. Je lui fais répéter, je comprends. J'ouvre une énorme palette au cutter et je commence à mettre les pack en rayon. Comme je le fais depuis deux heures.
Il est cool ce gars. Il a compris que plus je restais, mieux c'était pour moi, alors je reste, même s'il n'y a pas grand chose à faire. Au début je fais semblant de faire des trucs, et puis je ne fais plus semblant du tout. Au bout de deux minutes il ramène une palette, et c'est reparti.
Plus assez d'énergie pour faire vivre l'histoire des castors. Plus trop l'envie non plus. L'abondance de déchets m'ecoeure, surtout depuis que j'ai été faire un tour dans la déchetterie du magasin.
Un coup de cutter mal placé et je perce une bouteille d'eau. Je reçois une bonne giclée dans la gueule. Je m'imagine les crever toutes, méthodiquement, les unes après les autres. Et continuer avec les jus, les sodas, les sirops, les bières, les vins. Les boites de conserves. Les fuits.
Un happening dans le magasin. Une manoeuvre destinée à sensibiliser les consommateurs aux dérives de la consommation.
Je rends mon cutter et tire ma révérence.
A la sortie, on ne me dit pas au revoir.
La machine me dit "bip".
L'avenir appartient à ceux qui se lève tôt ? J'ai mis une bonne option dessus.
Le réveil passe bien. J'arrive à l'heure. Ca sent le sommeil à plein nez là dedans. Les deux principaux problèmes de bosser le matin sont l'haleine saveur dents pas brossées - café, et la crainte de déjection oculaire à l'intersection des paupières. Le principal avantage est d'être encore un peu endormi, ce qui facilite grandement la réalisation d'un travail qui en temps normal paraitrait assomant.
Encore une fois on nous fait poireauter une bonne vingtaine de minutes en arrivant. Ce matin je n'ai pas le droit au "bonjour". A la place j'ai le droit à un "bip" de la machine. C'est mieux que rien.
J'aurais mieux fait de leur refaire le coup du retard.
Une employée assez jeune, et pas assez jolie ni vilaine pour que je ne fasse ici mention de son physique - mention passable - nous reçoit. Et là, en l'espace de quelques secondes, notre carrière connaît une avancée fulgurante. On monte de quelques échellons sur une échelle sociale circulaire, et nous sommes promus :
"Super controleurs".
Rien que ça. Pour un peu, j'en aurai des frissons. Seulement je suis persuadé qu'une petite chose disgracieuse m'obstrue le coin de l'oeil, et ne suis en mesure de savourer complètement mon bonheur.
Mais qu'est-ce qu'un super controleur ?
Et bien, c'est tout simplement quelqu'un qui contrôle ! Exceptionnellement, on nous met par équipe de deux. D'habitude les employeurs aiment pas ça, parce que forcément, on a tendance à discuter, et que "nous ne sommes pas là pour discuter mais pour compter" comme je l'ai entendu durant l'inventaire n°1.
Comme super contrôleurs, nous on serait plutôt diesel. Il est à peine 5h du matin. D'habitude je me trouve dans les arrêts de jeu de la première mi-temps de ma nuit.
Malgré l'heure, malgré l'haleine pas franchement vierge, on commence à discuter. Fatalement on discute d'intérim, on est sur d'avoir ce sujet en commun.
Pour cause d'entretien, j'ai refusé la semaine dernière un poste qui m'avait semblé plutôt marrant, et qui consistait à découper des tuyaux. Lui l'a accepté, et n'a pas trouvé ce boulot particulièrement marrant. Les tuyaux à découper étaient des canalisations dont certaines reliaient les chiottes d'un pensionnat aux égouts. Très peu de place dans le sous sol où ils se trouvaient. Il y avait des "restes" dans les tuyaux.
Merci l'entretien.
Pendant la demi heure qui suit, on super contrôle, on n'arrête pas une seconde. Dans ma tête tourne en boucle la chanson "Où sont passés les tuyaux..." dont je ne connais malheureusement que cette phrase. Un "Allo allo ? Y'a du caca dans les tuyaux" s'invite à la fête de temps en temps. Je contiens mes pulsions.
Notre carrière de super contrôleurs s'achève comme un placage de Chabal : brutalement.
Mon dieu, qu'allons nous devenir ?
Le destin nous offre une reconversion : nous devenons des méga metteurs en rayon.
Le but du jeu est simple. Dans les allées, des employés ont déposés de grands cartons pleins de marchandises. A nous de les ouvrir, et d'aller ranger les produits à leur place.
Il y a un petit côté noël là dedans. Tous ces paquets à ouvrir, c'est vraiment très chouette. D'ailleurs, tous autant qu'on est, on ne s'occuppe pas des cartons déjà ouverts, ou de ceux dont on voit le contenu. On a besoin de cet élément de surprise qui nous fait retrouver un instant, les joies de l'enfance.
"... les tuyaux, les tuyaux..."
La veille, j'ai été impressioné par la taille de l'entrepôt. Aujourd'hui, c'est la quantité de produits qu'on met en rayon qui m'impressionne, et la quantité de déchets qu'on génère. Quelle saloperie cette conscience écologique. Elle viendrait vous bousiller un beau noël parce que vous pensez aux emballages que vous allez devoir jeter.
On jette des tas et des tas de cartons. Et ce n'est qu'un jour parmi tant d'autres, dans un seul supermarché d'une seule petite ville. Le manque de sommeil m'agite, et je commence à focaliser sur la monstuosité de l'espèce humaine qui génère et jette à tout va.
Je suis déménagé aux boissons, et je me demande ce qu'on dirait si une autre espèce de la planète agissait comme ça ? En chargeant de la 8.6 Bavaria, je m'imagine que ce soit les castors les rois de l'industrie et de la consommation sur notre petite planète. En rangeant des packs de 1664 blanche, je les imagine à la place des clients, avec leur queue toute plate. Ils se baladent, comme nous aujourd'hui. Et nous, on vit un peu comme eux. Pendant que je fais le facing, c'est à dire réaliser une facade présentable, chose essentielle dans notre culture, je m'imagine qu'on vive dans les bois, tranquillement, sans excès. Notre forêt se fait petit à petit envahir par les détritus. Le climat se dérègle. Quelle bande de casse couilles ces castor merde ! Ils peuvent pas un peu faire gaffe ? Qu'est-ce qu'ils ont besoin d'avoir 50 marques d'eau différente ? Pourquoi ils prennent pas la flotte de la source la plus proche ? Pourquoi ils réutilisent pas leurs bouteilles pour faire le plein ?
Un employé de Géant me regarde. On est dans le rayon de la flotte. Il me regarde comme si j'avais pas bien compris ce qu'il venait de dire. Je lui fais répéter, je comprends. J'ouvre une énorme palette au cutter et je commence à mettre les pack en rayon. Comme je le fais depuis deux heures.
Il est cool ce gars. Il a compris que plus je restais, mieux c'était pour moi, alors je reste, même s'il n'y a pas grand chose à faire. Au début je fais semblant de faire des trucs, et puis je ne fais plus semblant du tout. Au bout de deux minutes il ramène une palette, et c'est reparti.
Plus assez d'énergie pour faire vivre l'histoire des castors. Plus trop l'envie non plus. L'abondance de déchets m'ecoeure, surtout depuis que j'ai été faire un tour dans la déchetterie du magasin.
Un coup de cutter mal placé et je perce une bouteille d'eau. Je reçois une bonne giclée dans la gueule. Je m'imagine les crever toutes, méthodiquement, les unes après les autres. Et continuer avec les jus, les sodas, les sirops, les bières, les vins. Les boites de conserves. Les fuits.
Un happening dans le magasin. Une manoeuvre destinée à sensibiliser les consommateurs aux dérives de la consommation.
Je rends mon cutter et tire ma révérence.
A la sortie, on ne me dit pas au revoir.
La machine me dit "bip".
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